abbé Benoit Storez : Une sainteté « vivante » et évolutive

Source : Le Belvédère de Saint-Nicolas n° 36 de mars 2014

Quelques précisions de vocabulaires ne peuvent pas faire de mal, car le mot ‘saint’ est parfois mal compris. On peut l’entendre en effet de plusieurs façons qui, sans être entièrement distinctes, ont pourtant entre elles des différences notables.

Au sens large, ce vocable désigne ceux qui sont sanctifiés par la grâce. C’est en ce sens que l’on entend l’expression classique « au ciel, il n’y a que des saints ». Nul ne peut entrer au paradis en effet sans être revêtu de la robe nuptiale dont parle l’Evangile, et cette robe désigne la grâce sanctifiante, cette grâce qui fait de nous des saints, des enfants de Dieu.

Mais tel n’est pas le sens habituel du mot ‘saint’. Lorsque l’Eglise canonise, ce n’est pas de sainteté au sens large qu’il s’agit, mais de la sainteté au sens strict qui consiste essentiellement dans l’héroïcité des vertus. Les saints sont des êtres d’exception qui suscitent, par leur perfection, respect et admiration. La canonisation est une reconnaissance officielle de l’Eglise de cet état de perfection, et cette reconnaissance comporte une triple déclaration :

– le saint canonisé est un modèle à suivre. Il a en effet réalisé la perfection évangélique et montré par son exemple comment il faut vivre la vie chrétienne.

– Le saint est au ciel et jouit de la gloire que Dieu réserve à ses élus. Puisqu’en effet il a réalisé la perfection de la vie chrétienne, il est impensable qu’il en manque le but, qui est le ciel.

– Le saint doit être honoré par un culte public. Par la canonisation, l’Eglise prescrit à tout chrétien de rendre au nouveau saint l’honneur qui lui est dû.

Curieusement, il n’a pas été question jusqu’ici de miracles, alors que les saints sont pourtant réputés pour ce côté thaumaturge. La raison en est que le miracle ne constitue pas la sainteté, laquelle réside essentiellement dans la pratique constante et héroïque des vertus. Si le miracle n’est pas la sainteté, il en est en revanche un signe indiscutable, suivant la parole de l’aveugle-né guéri par Notre-Seigneur : « Jamais on a ouï dire que quelqu’un ait ouvert les yeux d’un aveugle-né. Si cet homme n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire » (Jean IX, 32-33). Voilà pourquoi les miracles ont toujours été examinés au cours du procès de canonisation comme signe manifeste de sainteté.

La sainteté réside donc essentiellement dans la pratique des vertus jusqu’à l’héroïcité. Ce degré est atteint lorsque les actes de vertu sont accomplis avec constance, promptitude, facilité et joie, et ce même au milieu de grandes difficultés. On le voit, ce n’est pas tant l’acte matériel accompli qui importe, mais la perfection constante avec laquelle il est accompli. Parvenues à ce niveau, les vertus brillent d’un éclat que rien ne ternit. En d’autres termes, les saints n’ont plus de défaut visible. En effet, la cohérence de la vie spirituelle rend impossible que se côtoient en une même personne vertu héroïque et défaut flagrant, tout comme on ne peut trouver de glace au milieu d’un brasier. En vain chercherait-on chez un saint une habitude répréhensible ou un défaut qui n’ait pas été vaincu. Même si le combat spirituel n’est jamais totalement terminé ici-bas, pour ces modèles de vertu il est une suite de victoires que rien ne vient entraver.

Telle est la profondeur que l’Eglise donne au vocable de ‘saint’, et nul ne s’étonnera, après une telle description, que la sainteté consommée soit aussi rare qu’elle est élevée. L’Eglise cite en exemple avec parcimonie et seuls ses plus grands héros aux vertus indiscutables ont l’honneur d’être portés sur les autels. Du moins, tel était l’usage jusqu’à Vatican II.

Mais dans l’après Concile, les choses changent. Le nombre de canonisation va croissant, à tel point que Jean-Paul II, à lui tout seul, aura canonisé autant que tous ses prédécesseurs réunis depuis la création de la Congrégation des Rites (1588). La sainteté semble être devenu commune, et la raison en est simple : à la faveur d’un glissement de sens du mot saint, ce ne sont plus les vertus héroïques mais bien les vertus communes qui servent en fait de base à la canonisation.

La racine de ce glissement se trouve dans le Concile lui-même, qui, dans le chapitre 5 de Lumen Gentium insiste sur la vocation universelle à la sainteté sans préciser s’il s’agit de sainteté au sens large ou au sens strict. Non seulement cela n’est pas précisé, mais, à la faveur de cette ambigüité, le texte glisse progressivement d’un sens à l’autre pour gommer toute distinction. Au début, il s’agit de la sainteté en son sens large : « les disciples du Christ (…) sont devenus dans la baptême de la Foi, vrais fils de Dieu et participants à la nature divine, et par là même réellement saints » ; puis de là, le texte passe peu à peu aux œuvres de la foi, à la perfection que tout chrétien doit viser, et conclue en parlant des saints canonisés, sans préciser s’il s’agit ici de la sainteté au sens strict, de la sainteté héroïque : « Ainsi la sainteté du Peuple de Dieu s’épanouira en fruits abondants, comme l’histoire de l’Eglise le montre de façon éclatante dans la vie de tant de saints ». La sainteté n’est donc plus si rare, elle brille dans le peuple de Dieu dans son ensemble, autrement dit elle est commune.

Ce glissement d’ailleurs était déjà dans les esprits avant même le Concile. Celui-ci n’a en effet fait que consacrer des thèses déjà en vigueur dans les milieux progressistes. On peut citer comme témoin l’article « Héroïcité des vertus » du Dictionnaire de spiritualité dont un passage souligne clairement cette évolution du concept de sainteté : « Ces documents font apparaître combien la méthode d’examen de l’héroïcité s’est assouplie, « humanisée », depuis Benoît XIV » (Dictionnaire de Spiritualité, col. 342). ‘Assouplie’, ‘humanisée’ et à la faveur de cet assouplissement, l’héroïcité est devenu commune. Désormais, la barre est moins haute, plus humaine pour reprendre l’expression cité, et de ce fait, il n’est pas étonnant que le nombre de saints se soit considérablement accru et que parallèlement, la procédure de canonisation ait été grandement allégée.

Cet assouplissement de l’héroïcité va d’ailleurs de pair, dans l’Eglise conciliaire, à un assouplissement des critères d’entrée au paradis. D’après Lumen Gentium, la sainteté provient de ce que Notre-Seigneur, en se faisant homme, s’est uni à la nature humaine. Ainsi, en s’unissant d’une certaine façon à tous les hommes, Notre Seigneur a sanctifié tous les hommes. De là à conclure au salut universel du genre humain, il n’y a qu’un pas, et ce pas a été vite franchi. Il est frappant de voir que dans la prédication conciliaire, l’enfer est purement et simplement absent comme une réalité vide de sens, et même vide tout court. La proclamation par la canonisation du fait que le saint jouit de la gloire du ciel perd dans ce contexte tout son relief. Certes, le saint canonisé est au ciel, mais les autres hommes aussi.

D’autre part, en plus de la notion d’héroïcité, la notion de vertu a également changé. La racine de toutes les vertus est la charité. L’héroïcité est d’ailleurs fruit d’une charité ardente qui seule est capable de donner à l’âme un tel élan vers son Dieu. Mais aujourd’hui, à la vraie charité on a substitué la tolérance, car la religion moderne est centrée sur l’homme. Le zèle d’un prophète Elie éradiquant le culte de Baal, ou d’un saint Bernard prêchant la croisade, trouverait-il grâce aujourd’hui dans l’Eglise conciliaire ? Le procès d’Isabelle la Catholique a été interrompu, son zèle à protéger l’Eglise en Espagne n’étant pas conforme à l’œcuménique actuel. En revanche les apôtres de cet œcuménisme voient leur cause avancer avec succès, même s’il faut pour cela faire quelques entorses aux règlements pourtant déjà bien assouplis. On veut promouvoir de nouvelles vertus, et après les avoir enseignées, il faut maintenant en donner des exemples. Les saints sont canonisés pour être présentés comme modèles, mais aujourd’hui il convient de se poser la question : modèles de quoi ?

Au début de cet article, nous avons vu que l’acte de la canonisation comportait une triple déclaration : le saint, ayant pratiqué héroïquement sa foi, est un exemple de vertu, jouit de la gloire du ciel et doit être honoré d’un culte public. Que reste-t-il de tout cela ? L’héroïcité s’est assouplie, les vertus ont changé, la gloire du ciel est obtenue par tous. Il ne reste au fond plus que le culte à rendre, mais privé de sa racine, on ne voit plus trop quel est son fondement. Concluons donc que le mot ‘saint’ a changé de sens car la réalité signifiée n’est plus la même.

D’un côté nous avons une pratique héroïque de vertus catholiques en vue d’un ciel à conquérir, et de l’autre une pratique commune de vertus conciliaires en vue d’un ciel ouvert à tous. C’est la même bouteille avec la même étiquette, mais le liquide a été transvasé. Après avoir assisté à la naissance d’une nouvelle doctrine, d’une nouvelle liturgie, d’un nouveau code de droit canonique, d’un nouveau catéchisme, nous voyons maintenant de nouveaux saints et un nouveau concept de sainteté. Ne nous laissons pas abuser par les mots : ces canonisations modernes n’ont de canonisations que le nom.

Abbé Benoit Storez