Dénoncer le concile Vatican II : trop ou pas assez ?

C’est en discutant ces derniers temps avec un ami prêtre – nous avons le même âge – que celui-ci me faisait part de sa tristesse et de son incompréhension de voir certains de ses confrères cantonner leur ministère à la dénonciation des erreurs conciliaires, car disait-il, ce dont les gens ont besoin, c’est d’un aliment spirituel pour sauver leur âme et non de discours sur un concile que l’on sait mauvais et qui ne vaut plus la peine que l’on s’y attarde.

Cette question n’est pas sans intérêt, car cette appréhension se répand dans la Tradition, tant pour déplorer des attaques qui peuvent paraître trop systématiques que pour se justifier de ne plus dénoncer avec la même vigueur un concile et ses erreurs, sous prétexte apologétique, pour paraître plus acceptable.

Une telle objection trop générale appelle deux distinctions : celle du bien particulier et celle du bien commun.

Pour le bien particulier, il est évident comme le dirait St Ignace « que rien ne sert de conquérir le monde si l’on en vient à perdre son âme ». Rien n’aura servi en définitive à celui qui aura passé sa vie à attaquer les erreurs qui minent l’Eglise s’il oublie lui-même de pratiquer la vertu et s’il vient à perdre son âme, car s’il est bien une chose qui ne souffre aucune discussion, c’est que la grande affaire de chaque vie est celle de son salut éternel. Passer à côté, c’est avoir tout raté. Les retraites de St Ignace ne font que nous rappeler cette grande vérité.

Pour le bien commun, la dimension finale reste la même. Tout doit être ordonné à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Tout ce qui va dans ce sens doit être encouragé, promu, tout ce qui va dans le sens contraire doit être condamné et combattu. C’est ainsi qu’on encouragera l’enseignement de la doctrine, la pratique des œuvres de piété et tout ce qui peut aider tout à chacun à progresser dans l’amour de Dieu. De telles dispositions n’excluent pas les nécessaires mises en garde et condamnations contre les erreurs et actions mauvaises qui nuiraient à un tel concours.

Une grave erreur serait de considérer que les biens particulier et commun, bien qu’étant distincts, seraient séparés. C’est oublier les interactions profondes qui existent dans la vie de tous les jours. L’éducation des enfants, devoir d’état des parents, et donc relevant du bien particulier, contribue pour autant au bien commun de la société. Le prêtre, qui constate l’immoralité qui se répand dans sa paroisse, a le devoir d’état de rappeler ses fidèles à l’ordre, et ce faisant il concours à son bien propre car il pose un acte selon son devoir, et dans le même temps, il rend ses paroissiens plus vertueux et contribue donc au bien commun.

Ce serait donc une folie que de considérer, à l’heure ou l’Eglise continue dans cette terrible crise à subir les effets néfastes du Concile Vatican II, qu’il faille ne plus en parler et ne plus dénoncer les erreurs qu’il porte sous prétexte que ce n’est pas ce qui fera le salut des âmes.

Ceci est doublement faux : d’abord parce que la dénonciation de l’erreur fait partie du devoir d’état des prêtres plus particulièrement, mais aussi des baptisés dans leur ensemble. Saint Paul Apôtre n’a pas dit autre chose à Timothée (4,1-8) : « Mon bien-aimés : je t’adjure devant Dieu et le Christ Jésus, qui doit juger les vivants et les morts, par son avènement et son royaume : prêche la parole, insiste à temps et à contretemps, reprends, censure, exhorte, avec une entière patience et souci d’instruction. » ; ensuite parce que le Concile a cristallisé et synthétisé toutes les erreurs de notre époque. Le concile Vatican II est l’institutionnalisation de l’hérésie moderniste que saint Pie X qualifiait d’égout collecteur de toutes les hérésies.

Il n’y a aucune raison de baisser la garde vis-à-vis d’un Concile – et des réformes qui en sont issues – et qui fait perdre la Foi et donc leur salut éternel à des millions d’âmes. Si certains craignent que la dénonciation des erreurs conciliaires devienne l’unique objet de l’enseignement, c’est peut-être parce que eux-mêmes ne s’occupent plus de leur âme de façon positive.

Comment celui qui se confesse régulièrement, qui participe aux pèlerinages, qui fait une retraite régulièrement pourrait-il craindre de voir de telles erreurs si dramatiques combattues avec force et énergie ?

Au contraire, il est à craindre qu’une telle réaction soit le signe que cette personne se retrouve en réalité plus ou moins dans le libéralisme conciliaire, ou qu’à défaut, une telle dénonciation mette à mal un désir profond et parfois secret de vouloir concilier le vrai et le faux, le bien et le mal, le concile Vatican II et le Magistère de l’Eglise.

Saint Paul dans la même épître avait vu lui aussi en réalité la cause profonde d’une telle attitude : « car un temps viendra où (les hommes) ne supporteront pas la saine doctrine, mais au gré de leurs désirs se donneront une foule de maîtres, l’oreille leur démangeant, et ils détourneront l’oreille de la vérité pour se tourner vers les fables. »

La Fraternité Saint Pie X, comme œuvre d’Eglise voulue par la Providence dans ce temps de crise, n’échappe pas à ce double devoir : enseigner la doctrine et l’amour de Dieu (écoles, mouvements, retraites, pèlerinages), mais aussi, dénoncer les erreurs qui minent l’Eglise et qui entraînent tant d’âmes dans l’abîme par tous les moyens possibles.

Ce n’est pas pour rien que le grand saint Pie X demanda aux prêtres de prêter le serment antimoderniste, serment qui n’est pas autre chose qu’une succession d’adhésion à des points de doctrine et la condamnation de son contraire.

Ce grand pape avait bien vu, comment devant l’erreur sournoise du modernisme, il était plus nécessaire que jamais, non seulement de rappeler la doctrine catholique, mais également de condamner et de réprimer avec la plus grande sévérité ces erreurs si graves.

Vouloir échapper à ces deux obligations c’est se dérober devant son devoir d’état de baptisé. Vouloir l’un au détriment de l’autre, c’est avoir une conception erronée de toute l’histoire de l’Eglise et du rôle de celle-ci durant les siècles, qui comme une mère, a toujours veillé à nourrir ses enfants tout en les protégeant par l’anathème des erreurs diaboliques. La Vérité ne peut pas s’accommoder de l’erreur.

Saint Paul continue : « Pour toi, sois sobre en toutes choses, endure la souffrance, fais œuvre de prédicateur de l’Evangile, remplis pleinement ton ministère. Quant à moi, je suis déjà offert en sacrifice, et le moment de mon départ approche. J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi : désormais m’est réservée la couronne de la justice, que m’accordera en ce jour-là le Seigneur, le juste Juge, et non seulement à moi, mais à tous ceux qui auront chéri son apparition. »

Le temps de la couronne de justice ne nous appartient pas, il nous appartient seulement de la mériter.

Austremoine