Eschaton : Karol Wojtyla vs Marcel de Corte

Excellent article paru sur eschaton.ch qui montre et rappelle que la constitution dogmatique Dei Verbum, moins évidente dans ses erreurs, n’en n’est pas moins trés dangereuse et profondément révolutionnaire.

Source : echaton.ch

Certains, même parmi le camp traditionaliste,  estime que la constitution dogmatique Dei Verbum sur la révélation divine, est un texte majeur qui a été épargné  par les erreurs présentes dans d’autres textes du Concile.  Dei Verbum  aborde les questions des sources de la foi, des fondements de la théologie dont la la doctrine sur la Révélation et sa transmission, de l’inspiration et l’interprétation de l’Écriture sainte et  de place de la Bible dans la vie de l’Église.

De Lubac ,expert au concile, ne cacha pas que ce texte opéra une profonde mutation : « le changement effectué par rapport à la grande majorité des manuels en usage était plus profond qu’elle [la commission] ne l’avouait et que beaucoup, semble-t-il, ne s’en rendirent compte. Dans cette constitution Dei Verbum, il en va de l’idée de Révélation comme des idées qui en sont étroitement dépendantes, de Tradition et d’inspiration : c’était la première fois qu’un concile étudiait de façon aussi consciente et méthodique les catégories fondamentales et toutes premières du christianisme et il le faisait en remontant d’un seul coup la pente sur laquelle notre théologie classique s’était engagée presque tout entière »( La Révélation divine). De Lubac reconnaissait donc que Dei Verbum imprimait une orientation nouvelle. Tout l’enjeu était de déconstruire le langage clair et précis de la scolastique pour promouvoir les catégories existentialistes. Raison pour laquelle, de Lubac, partisan de la nouvelle théologie condamnée sous Pie XII, fut la cheville ouvrière de cette constitution dogmatique. Pour le remercier, il fut choisi par Paul VI pour concélébrer le jour de la promulgation de la constitution.

Pour se convaincra de cette imprégnation existentialiste, le livre du cardinal Wojtyla,  Aux sources du renouveau – Étude sur la mise en oeuvre du concile Vatican II, est également très utile puisqu’il en appelle au No8 de Dei verbum pour résumer l’idée fondamentale du concile qui aurait été l’enrichissement de la foi. Le concile n’a pas, à le suivre, approfondi les vérités de la foi d’un point de vue doctrinal, mais s’est posé « cette question plus complexe : Que veut dire être croyant, être catholique, être membre de l’Église ? » en se référant au «vaste contexte du monde d’aujourd’hui », selon une perspective privilégiant le « sens subjectif, humain, existentiel » et impliquant « l’existence tout entière du croyant ».

La conception de la foi qu’intronise Dei verbum en fait non plus seulement l’assentiment de l’intelligence à la vérité révélée, mais elle devient un hommage, un abandon total de la personne à Dieu. Nous nous embourbons ici dans la mayonnaise existentialiste  pour qui la foi n’atteint plus une personne en tant qu’objet ( le propre de l’intelligence) mais en tant que sujet, le traitant comme un « tu » en  développant une relation d’amitié avec lui. Or c’est faire convoler foi et charité, les confondre. Il est pourtant évident que l’on peut avoir la foi sans avoir la charité. C’est suivre la pente d’un Gabriel Marcel pour qui la foi ne consiste pas à croire que, mais croire en…et cela donne toutes les âneries évoquées dans un récent article ( ici ).

Dans un texte tiré de son livre L’intelligence en péril de mort et qui  ne traite pas directement de Dei Verbum, Marcel de Corte a expliqué tout ce qu’il fallait penser des principes subjectivistes et existentialistes que mettent en œuvre le concile et tout particulièrement Dei Verbum.

« La philosophie grecque est celle du sens commun, du réalisme, de l’intelligence humaine fidèle à son essence, bref de la santé supérieure de l’homme. Chaque fois qu’on la répudie, on en paie les conséquences. Nous n’en voulons qu’un exemple, et il est de taille.

La religion chrétienne, et singulièrement la religion catholique, ne s’est pas liée à la philosophie grecque à l’occasion d’un simple hasard historique, mais sous la poussée de la foi en quête d’intelligence, de la fides quærens intellectum, et dès lors d’une conception de l’esprit qui fût universelle comme le message de l’Évangile lui-même. La conception que les Grecs se faisaient de l’intelligence, faculté du réel où tous les hommes se rencontrent et s’accordent entre eux, lui garantissait cette universalité. Cette solidarité entre le réalisme surnaturel de la foi et le réalisme naturel de  l’intelligence humaine a duré deux millénaires environ et, avec diverses péripéties, elle a constitué l’axe du christianisme et le pivot de l’Église constituée en dépositaire et gardienne vigilante de la foi, de l’intelligence et des moeurs. Elle a été rompue au cours de Vatican II.

On ne mesurera jamais les conséquences pour l’Église et pour l’humanité de cette catastrophe provoquée par un gang de Pères conciliaires à l’intelligence déboussolée. On sait que toute la préparation du Concile, d’ordre de Jean XXIII, s’était effectuée selon les normes traditionnelles et coulée dans le vocabulaire scolastique, forme évoluée du langage et propre à « la métaphysique naturelle de l’esprit humain ». La majorité du Concile, entraînée par sa minorité « structurée », repoussa cette méthode de présentation  et se déclara pour une formulation prétendument plus accessible à l’esprit moderne et à l’aggiornamento réclamé par le pape. Il ne s’agissait là, semblait-il, que d’un simple changement dans la seule présentation du message évangélique et du dogme. Le retour préconisé au parler biblique paraissait même requis, du moins en certains secteurs et notamment celui de la prédication, par les Pères les plus attachés à la Tradition de l’Église. Les Girondins du Concile se donnèrent ainsi une bonne conscience à peu de frais et l’affaire passa, telle une lettre à la poste. C’était une lettre chargée, bourrée d’explosifs. Nous commençons à subir les premières secousses déclenchées par sa déflagration. [C’est nous qui soulignons.]

On ne change pas en effet de langage comme de vêtement. […] En refusant d’utiliser le langage de la scolastique où l’effort naturel de l’esprit humain lancé à la recherche de la vérité est parvenu à un point de perfection inégalé, le Concile s’est délesté du même coup de ce réalisme dont l’Église avait toujours eu la charge jusqu’à lui. Dans l’outre vidée, ce n’est pas un vin nouveau qui fut versé, mais le vent de toutes les tempêtes de la subjectivité humaine dont nous voyons avec une horreur stupéfaite les ravages dans l’Église et dans la civilisation chrétienne. En répudiant le langage, signe des concepts, on a répudié les choses, et en répudiant les choses, on est entré d’un seul coup, au grand étonnement des Pères eux-mêmes ou de la plupart d’entre eux, dans la subversion et dans la révolution permanentes. On essaya bien d’enrayer cette dégringolade pudiquement appelée « mentalité post-conciliaire », que les esprits les moins avertis pouvaient prévoir. Faute de trouver leur unité au niveau de la vérité, objet de l’intelligence contemplative, les Pères firent basculer le Concile dans « l’action » : les désaccords s’effacent lorsqu’on poursuit un même dessein. C’est pourquoi ce concile s’est voulu strictement pastoral, à la différence de tous les conciles antérieurs. Il n’a proclamé aucun dogme et il n’aurait pu le faire sans articuler ses définitions aux dogmes traditionnels et démontrer par là son impuissance à définir, à s’ajuster aux essences, à utiliser comme instrument, sicut ancilla, la seule philosophie qui puisse s’accorder avec la foi et dont l’histoire de l’Église a démontré la fécondité. »

Marcel  De Corte montre également que « cette tentative de circonscrire le Concile au “pastoral” devait avorter » parce que « le “pastoral” ne peut faire abstraction de la philosophie pratique et de la philosophie spéculative » préalablement détruite. Raison pour laquelle « le “pastoral” est devenu […] révolutionnaire, subversif » favorisant « une activité fabricatrice d’un monde nouveau, édificatrice d’une société nouvelle, constructrice d’un homme nouveau ». Il conclut : « (…)L’Église (du moins celle qui tient le haut du pavé, monopolise l’information et s’ébat dans la pagaille de l’aggiornamento), en manifestant sans vergogne son indifférence et son mépris pour la valeur de vérité des concepts intellectuels et des formules qui les expriment, en rompant le cordon ombilical bimillénaire qui l’unissait à la philosophie aristotélicienne du sens commun, est entrée, toutes voiles dehors, dans la fiction ».