Jean Madiran : Jean XXIII était en réalité un admirateur de Marc Sangnier et un disciple du Sillon

Le Sillon, fondé par Marc Sangnier, a été condamné par le pape Saint Pie X dans l’encyclique Notre charge apostolique le 25 août 1910 : « Oui, hélas ! l’équivoque est brisée ; l’action sociale du Sillon n’est plus catholique. » C’est donc le disciple d’un mouvement et de son enseignement condamné solennellement par le Magistère que le pape François veut « canoniser ». Voilà qui enlève tout doute sur la validité de cette « canonisation ».

Source : La Porte Latine

Malgré quelques apparences contraires qu’il avait prodiguées no­tamment lorsqu’il était nonce à Paris, Jean XXIII était en réalité un admirateur de Marc Sangnier et un disciple du Sillon.

Révélation ? Oui. Comme le disait Henri Rambaud, le véritable « inédit » c’est… l’imprimé, celui que l’on n’avait pas remarqué au moment de sa parution.

La lettre du nonce Roncalli que nous reproduisons ci-après avait pourtant été publiée déjà en 1965 dans le livre d’Ernest Pezet : Chrétiens au service de la cité, de Léon XIII au Sillon et au MRP (NEL). Elle était passée inaperçue, du moins de nous. Voici qu’elle est republiée dans L’âme populaire, organe toujours vivant du « Sillon catholique » fondé par Robert Pigelet en 1920, 60e année, numéro 571 d’août-septem­bre 1980.

Cette lettre a été adressée par le nonce Roncalli à Mme Marc Sangnier, le 6 juin 1950, à l’occasion de la mort de Marc Sangnier, son contenu, sa portée dépassent de beaucoup un simple message de condoléances, comme on va le voir :

« Paris, le 6 juin 1950

Madame,

J’avais entendu parler Marc Sangnier pour la première fois à Rome vers 1903 ou 1904, à une réunion de Jeunesse Catholique. La puissante fascination de sa parole, de son âme, m’avait ravi, et je garde de sa personne et de son activité politique et sociale le souvenir le plus vif de toute ma jeunesse sacerdotale.

Son humilité noble et grande à accepter plus tard, en 1910, l’admonition, du reste bien affectueuse et bienveillante du Saint Pape Pie X, donne à mes yeux la mesure de sa véritable grandeur.

Des âmes capables de se tenir aussi fidèles et res­pectueuses que la sienne de l’Évangile et de la Sainte Église sont faites pour les plus hautes ascensions qui assurent la gloire d’ici bas auprès des contem­porains et de la postérité, à qui l’exemple de Marc Sangnier resteracomme un enseignement et un encouragement.

A l’occasion de sa mort, mon esprit a été bien réconforté de constater que les voix les plus auto­risées à parler au nom de la France officielle se sont rencontrées, unanimes, à envelopper Marc Sangnier comme d’un manteau d’honneur, du discours sur la Montagne. On ne pouvait rendre hommage et éloge plus éloquent à la mémoire de cet insigne Français, dont les contemporains ont su apprécier la clarté d’une âme profondément chrétienne et la noble sincérité du cœur. « 

Par l’effet magique d’une sorte de « réinterprétation » implicite des textes, – qui annonce les prodiges que réalisera en ce domaine l’évo­lution conciliaire, – Marc Sangnier et son Sillon ne reçurent donc du « saint pape Pie X » rien d’autre qu’une « admonition bien affectueuse et bienveillante » ; il ne reste le souvenir d’aucune erreur qui aurait été condamnée, d’aucun enseignement qui aurait été formulé à l’encontre du Sillon. Le seul « enseignement » dont se souvienne à ce propos le futur Jean XXIII, c’est celui de… Marc Sangnier lui-même !
Sans doute saint Pie X reconnaissait dans les chefs du Sillon « des âmes élevées, supérieures aux passions vulgaires et animées du plus noble enthousiasme pour le bien » ; mais il déclarait aussi : « Nous avons eu la douleur de voir les avis et les reproches glisser sur leurs âmes fuyantes. » Les gens du Sillon sont « emportés dans une voie aussi fausse que dangereuse ». Le Sillon « bâtit sa cité sur une théorie con­traire à la vérité catholique et il fausse les notions essentielles et fonda­mentales qui règlent les rapports sociaux » ; il « sème des notions erronées et funestes » ;  il a « une fausse idée de la dignité humaine » ; « son esprit est dangereux et son éducation funeste » ; et désormais « il ne forme plus qu’un misérable affluent du grand mouvement d’apostasie organisé dans tous les pays ».

Qui le soupçonnerait, à lire la réinterprétation lénifiante de Roncalli ? Qui pourrait supposer qu’en réalité, dans sa Lettre sur le Sillon, saint Pie X avait doctrinalement défini et dénoncé cette DÉMOCRATIE RELIGIEUSE qui, un demi-siècle plus tard, à travers la soi-disant ÉVOLUTION CONCILIAIRE, entraînerait la société ecclésiastique dans l’APOSTASIE IMMANENTE ?

Au demeurant le nonce Roncalli aimait en 1950 se souvenir qu’il avait été « fasciné » et « ravi » par Marc Sangnier : souvenir qui demeure « le plus vif de toute (sa) jeunesse sacerdotale ».

Le même nonce Roncalli, avec d’autres interlocuteurs, arrivait à se faire passer plutôt pour un admirateur et un disciple du cardinal Pie nous en avons le témoignage précis. Malheureux Jean XXIII, sur qui l’abbé Berto avait eu ce mot terrible : – C’est un sceptique.

Un sceptique, oui ; mais non point, pour autant, impartial entre les doctrines, ou indifférent devant elles. Comme tous les sceptiques de tempérament, il inclinait activement du côté des anti-dogmatiques ; des modernistes ; des sillonistes. Son admiration pour le cardinal Pie, c’était de la frime ; ou disons : un respect protocolaire ; dont il jouait habile­ment. Son cœur était pour le Sillon.

Le plus frappant, c’est l’audace tranquille avec laquelle le nonce Roncalli se permettait de parler de la lettre de saint Pie X sur le Sillon en la « réinterprétant » de manière à lui enlever toute sa signifi­cation morale et doctrinale. Qu’on relise cette lettre Notre charge apos­tolique du 25 août 1910, et l’on apercevra aussitôt à quel point la ma­nière dont en parle le nonce Roncalli manifeste une totale effronterie.

En 1950, le substitut Jean-Baptiste Montini traitait exactement de la même manière l’encyclique Humani generis de Pie XII : on en trouve le récit dans l’un et l’autre des deux livres que Jean Guitton a consacrés à Paul VI. J’avais analysé en détail ce phénomène à l’occasion du premier volume : dans le numéro 128 d’ITINÉRAIRES, décembre 1968, pages 154 à 159. Je n’y nommais pas Montini, j’examinais son propos, je le qualifiais par litote d’ « inattention aux textes » et de « rêverie gratuite », estimant que mon commentaire « ne changerait actuellement rien à rien et trouverait sa place normale en son temps, avec du recul et dans une perspective déjà historique ».

Le nom de Montini n’apparais­sant pas, mon analyse ne retint guère l’attention. On peut s’y reporter aujourd’hui, après le second ouvrage de Jean Guitton sur Paul VI, qui est venu confirmer la teneur authentique et l’audace effrontée des pro­pos montiniens de 1950.

C’était le 8 septembre. Roncalli, le 6 juin de la même année. L’occasion de l’un et l’autre texte était différente. La substance, la méthode intellectuelle était identique. Voilà donc en quelles mains l’Église militante était tombée.

Jean Madiran, in Itinéraires n° 247. Novembre 1980.