Jean Madiran : la vérité ne suffit pas à sa propre défense

Il est courant d’entendre dire que ce qui compte est la proclamation de la Foi dans une approche positive qui se passerait des dénonciations. C’est ainsi que l’on entend ici ou là que la FSSPX n’a pas été créée contre le Concile mais pour le sacerdoce, que les dénonciations incessantes des erreurs par la FSSPX sont négatives et occultent l’aspect spirituel etc… Toutes choses qui pourraient s’avérer justes si les dénonciations nécessaires étaient faites par les autorités de l’Eglise et si de telles affirmations n’avaient pas objectif inavoué de vouloir justifier – en osant même utiliser à cette fin pourquoi pas Mgr Lefebvre lui-même – des silences coupables sur les scandales continuels de l’Eglise conciliaire et sur les doctrines erronées qu’elle répand.
Jean Madiran fut de ceux qui troquèrent en 1988 la liberté de dénoncer les erreurs du concile Vatican II contre une apparente légalité. Ce n’est que quelque temps avant se mort que ce compagnon d’armes de Mgr Lefebvre reconnut le bien-fondé des sacres et écrivit ce texte qui rappelle plein de bon sens que « la vérité ne suffit pas à sa propre défense » et que les condamnations et les anathèmes sont « indispensables à la vie intellectuelle, à la vie sociale, à la vie religieuse ».
Source : Présent
Remarque sur un passage du discours d’ouverture
« L’anniversaire », tout court, c’est l’anniversaire de la naissance (ou bien du baptême, seconde naissance). En fixant au 12 octobre 2012 le début d’une Année de la Foi, Benoît XVI a inévitablement ramené l’attention d’abord sur le discours d’ouverture de Jean XXIII dont c’est le 50e anniversaire.
L’un des passages de ce discours ayant le plus durablement frappé les esprits est celui où Jean XXIII voit « les opinions incertaines des hommes s’exclure les unes les autres » et observe qu’« à peine les erreurs sont nées qu’elles s’évanouissent comme brume au soleil » ; en conséquence, il annonce un changement radical dans l’attitude de l’Eglise :
« L’Eglise n’a jamais cessé de s’opposer à ces erreurs. Elle les a même souvent condamnées, et très sévèrement. Mais aujourd’hui l’Epouse du Christ préfère recourir au remède de la miséricorde plutôt que de brandir les armes de la sévérité. Elle estime que, plutôt que de condamner, elle répond mieux aux besoins de notre époque en mettant davantage en valeur les richesses de sa doctrine. »
Sans doute Jean XXIII voulait-il, avec sa simplicité et sa bonhomie habituelles, demander que l’on traite les personnes qui se trompent avec davantage de miséricorde que de sévérité, et que l’on évite de les « condamner ».
Seulement son texte dit littéralement autre chose.
Il ne parle pas des personnes, il parle des « erreurs » que l’Eglise a « souvent condamnées, et même très sévèrement », et c’est cela qu’il demande à l’Eglise de ne plus faire : ne plus « condamner les erreurs ».
Effectivement c’est bien cela que l’Eglise n’a plus fait (presque) jamais.
Et ce changement de stratégie a été inscrit d’une manière structurelle jusque dans les institutions de l’Eglise de Rome, puisque l’instrument des sévérités et des condamnations, la Congrégation (suprême) du Saint-Office a été supprimée, remplacée par une simple Congrégation de la doctrine (qui en outre n’est plus « suprême »).
Bien sûr Jean XXIII mettait dans une telle révolution stratégique beaucoup d’un optimisme personnel qu’il est permis de trouver parfois excessif. Les temps changent, il lui semblait qu’ils changeaient en mieux. Les conciles précédents, disait-il, ont connu « vicissitudes », « graves difficultés », « motifs de tristesse », à cause de « l’intrusion du pouvoir civil » ; tandis qu’« aujourd’hui l’Eglise, enfin libérée de tous les obstacles profanes d’autrefois, peut faire entendre sa voix », et c’est « une aurore resplendissante qui se lève sur l’Eglise ».
Cet optimisme n’était qu’une opinion discutable, particulière à la personnalité de Jean XXIII. Mais (sans l’avoir voulu ?) elle allait à la rencontre d’une idéologie déjà dominante, une idéologie que résume la formule de Teilhard imaginant que « du prolongement même de ce qui fait l’incroyance d’aujourd’hui sortira la foi de demain ». Dans une telle perspective, il convenait donc de demander à chacun non pas de se convertir mais d’aller jusqu’au bout de sa croyance ou de son incroyance.
Et puis, il n’y a pas seulement des « erreurs » à considérer. Il y a les attaques, il y a les haines, il y a les persécutions. Il n’y a pas seulement des incroyants sympathiques et des frères trompés mais aussi des ennemis acharnés, les uns sincères, les autres démoniaques. Dans la vie réelle des familles, des métiers, des paroisses, l’origine du contraire de la vérité est beaucoup moins l’erreur que le mensonge. Les grands médias, l’école publique, les rapports sociaux transmettent une histoire de l’Eglise extravagante et sommaire, écrite par les ennemis de l’Eglise. La miséricordieuse bonne volonté de Jean XXIII et son ouverture au monde ont ouvert la porte à ce que Jean-Paul II appellera la culture de mort (NDLR : ouverture que Jean-Paul II a continué dans des proportions que nul n’avait imaginé, et donc culture de mort qu’il a lui même largement encouragé).
C’est aussi que la vérité ne suffit pas à sa propre défense. L’esprit humain est ainsi fait qu’il assimile mal une idée vraie si l’on n’en précise pas les contours par une condamnation qui anathématise ce qui lui est contraire. Ne voulant plus entendre parler de condamnation ni d’anathème, on ne les a remplacés par rien pour tenir leur rôle, pourtant indispensable à la vie intellectuelle, à la vie sociale, à la vie religieuse.
Jean Madiran
PRESENT Article extrait du n° 7698 du Mardi 2 octobre 2012